Floriane Toussaint : quand Dostoïevski s’invite à La Havane !

Au départ ils ont cru que c’était une blague. Quand Pierre-Adrien reçoit le mail d’un chasseur de tête pour un poste à Cuba, il n’y croit pas vraiment. Il transfère tout de même le mail à Floriane en lui lançant un défi : « Si tu veux changer de vie, c’est maintenant… ». Une seconde plus tard, une petite fenêtre bleue s’ouvre en pop-up en bas à droite de l’écran : « Chiche ! ».

Souriante, comme toujours, Floriane commence son récit. « L’expatriation faisait partie de notre projet de couple, mais nous pensions plutôt à des villes comme New-York, Toronto ; La Havane a été une grande surprise ! ».

Après avoir mené à bien trois licences (Littérature, Philosophie de l’Art et Management culturel), Floriane s’est lancée dans un Master en Lettre et Arts à l’Université Paris Diderot. Si l’idée de faire une thèse la séduit de plus en plus, elle décide dans un premier temps de préparer l’agrégation en Lettres modernes. Ce rêve, Floriane ne l’envisage pas comme une seule volonté personnelle, pour elle c’est une décision qui doit se prendre en couple. De là, de longues discussions s’ouvrent avec Pierre-Adrien, et c’est ensemble qu’ils choisiront. Un an plus tard, le concours en poche, elle concrétise son rêve et demande une mise en disponibilité de trois ans pour se lancer dans son projet de recherche : les adaptations au théâtre de l’œuvre de Dostoïevski.

Et puis, un jour d’avril 2015, on leur propose La Havane. Les entretiens s’enchaînent, l’été arrive, et en septembre ils décident d’accepter l’aventure et de troquer leur vie paisible et leur appartement à Neuilly pour se réinventer sur le crocodile vert des Caraïbes.

« Nous nous sommes alors pris au jeu : nous avons visionné des reportages, nous sommes documentés et avons même entrepris un séjour d’une semaine en octobre pour visiter cette ville où nous allions nous établir. »

« De Cuba, nous connaissions la carte postale habituelle : les plages, les mojitos ».

Cette semaine de découverte leur permet de voir un peu l’envers du décor et de se rendre compte des quelques difficultés du quotidien cubain : l’internet, les produits qui manquent parfois, les démarches administratives, etc. Floriane pose d’ailleurs tout de suite ses conditions : internet à la maison est un prérequis, hors de question pour elle de s’en passer. Le travail de préparation est colossal : en plus des ouvrages qu’elle emporte, notre doctorante va photographier des milliers de pages de livre pour pouvoir travailler son projet de recherche depuis La Havane.

Cuba arrive à point nommé et représente pour Floriane la possibilité de travailler intensément son sujet de recherche pendant trois ans et de rentrer en France avec une thèse écrite. Apparaît alors un projet inattendu qui permet de concilier leurs deux vies : « L’écriture d’une thèse c’est toujours un très gros enjeu pour un couple ; finalement ce sera peut-être les trois plus belles années de notre vie ! ».

Une appréhension, tout de même, à l’heure du départ : un doctorat, ce n’est pas qu’un travail d’écriture, c’est également se faire connaitre, publier des articles, participer à des colloques et des séminaires. Mais sa volonté est grande et saura convaincre ses deux directrices de thèse. Ce qui aurait pu être un handicap, elle le transforme en avantage : « Etre à Cuba c’est aussi la possibilité de participer plus facilement à des colloques dans les Amériques, j’espère bien aller présenter prochainement mes travaux à Montréal ou Toronto ». Finalement, elle s’établit à Cuba dans des conditions idéales : les distractions sont peu nombreuses et ses journées lui permettent de s’adonner environ huit heures par jour à sa thèse.

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« Aujourd’hui, je suis la doctorante la plus heureuse de la Terre ! »

La discipline est stricte, après deux heures de mise en bouche matinale avec des lectures marginales, elle s’adonne ensuite à la thèse pure et dure : lecture des œuvres, prise de notes, écriture. « Ce sont les temps de pause que j’organise autour d’un déjeuner ou d’une sortie entre amis qui me permettent de retourner à ma recherche avec toute l’énergie qu’elle mérite ! ».

Si la vie culturelle est très forte à La Havane, le théâtre est un art moins représenté. Habituée à passer toutes ses soirée au théâtre, Floriane estime qu’il y a à Cuba moins de curiosité pour cet art, moins de moyens mobilisés et que la réflexion sur scène est moins intéressante que dans d’autres disciplines. Sa spécialité, c’est la dramaturgie. Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est accompagner les metteurs en scène dans leur métier. Floriane leur apporte son savoir à travers les lectures qu’elle entreprend autour d’une œuvre, elle participe à l’adaptation du roman sur les planches et assiste à toutes les répétitions pour donner son point de vue. En contact permanent avec les artistes, Floriane travaille dans l’ombre des coulisses et apporte son œil d’experte à l’ensemble de la troupe.

« On peut aller et repartir seul du théâtre, mais en réalité, il existe une émotion qui circule dans la salle et qui est partagée en même temps par tous les spectateurs, un dialogue se met en place. Le théâtre est un art extrêmement actif, qui permet de faire revivre un auteur ». Lors d’une soirée havanaise, Floriane fait la connaissance d’un des plus grands metteurs en scène cubains. Il s’agit pour elle d’une rencontre assez inespérée qui arrive enfin comme une révélation et ouvre la possibilité d’un futur projet théâtral sur l’île. « Peu de personnes ont finalement la chance de passer autant de temps sur leur thèse ! Je n’ai pas seulement suivi mon mari dans sa carrière professionnelle, je mène moi aussi mon projet à bien et je le fais dans des conditions idéales. »

Floriane, c’est aussi une page Facebook et surtout un blog qui font des émules. Initié en 2009, La Parafe comptabilise désormais plus de 400 visiteurs par jour. « C’est un projet qui est né comme une nécessité d’écrire. Je passais ma vie au théâtre et je voulais partager cette expérience et mes réflexions sur les œuvres que j’allais voir ». Véritable succès, La Parafe offre aujourd’hui à Floriane un statut de critique théâtrale ; elle reçoit désormais des invitations en son nom pour tous les spectacles, dont le prestigieux Festival d’Avignon.

Ses prochains projets ? En mars Floriane rentre en France pour assister au spectacle « En miettes » sur lequel elle a travaillé avant son départ pour Cuba, une œuvre inspirée d’Ionesco et adaptée par Laura Mariani, programmée au Théâtre de Belleville du 7 au 18 mars prochain. Ce sera également pour elle l’occasion de participer à un colloque à Montpellier, où elle présentera un travail de recherche d’un metteur en scène allemand qui a notamment adapté l’œuvre de Dostoïevski.

Dernière modification : 05/04/2017

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